BIOBIBLIOGRAPHIE

Pour aller plus loin avec

BERNARD BINLIN DADIÉ

Le long trajet d’un écrivain, né « vers » 1916 et témoin continu de son temps

Brosser en quelques lignes le parcours historique, politique et littéraire de Bernard Binlin Dadié, est une tâche ardue qui permet toutefois, ne serait-ce qu’en se limitant aux grandes orientations, de mesurer la richesse de son œuvre et l’importance de son action.

Comme le confirme si bien l’Hommage national qui lui a été rendu en présence du Président de la République, Monsieur Laurent Gbagbo et sous le parrainage de Monsieur Abdou Diouf, Président de la Francophonie, le 30 août 2010, à l’occasion duquel le Palais de la Culture d’Abidjan a été baptisé de son nom.

Comme le confirme également l’intitulé du prix (attribué pour la première fois) : « Jaime Torres Bodet UNAM-UNESCO », que lui décerne en 2016 l’UNESCO : « en reconnaissance de sa contribution au progrès du savoir et de la société par l’art, l’enseignement et la recherche en sciences sociales et en lettres » [Paris, 25 janvier 2016]

Cet Hommage et ce Prix affirment la fidélité sur un siècle, d’un homme de cœur et de pensée, à ses idéaux panafricanistes et humanistes.

Les trois aspects du parcours de Dadié, vie, action, écriture, sont étroitement liés, voire indissociables. Mais avant tout, Dadié est un écrivain : il est « celui qui écrit pour d’autres » Et quand même certaines périodes de sa vie, de son action, peuvent sembler plus tournées vers l’activité politique que vers l’activité littéraire, ces périodes-là ne sont jamais sans activité d’écriture. C’est alors vers des formes plus dédiées à l’action, plus à la marge de la littérature mais non pas sans souci littéraire, qu’il se consacre.

Ainsi en est-il de son activité journalistique passée quand de 1943 à 1953, il participe activement à la lutte pour l’émancipation africaine, au sein du PDCI-RDA (Rassemblement Démocratique Africain). Un engagement qui lui vaudra une longue incarcération préventive dans la prison coloniale de Grand Bassam de 1949 à 1950.

Il renoue avec le journalisme dans les années 1990, quand son pays doit faire face à des turbulences graves et que les politiques ne lui ouvrent qu’un avenir incertain.

Les nœuds qui jalonnent le parcours d’écriture et de vie de Dadié, conteur, poète, romancier, chroniqueur, ou dramaturge, les tonalités « humoresques », satiriques, épiques ou tragiques qui les traversent, au départ comme en cette étape actuelle de son grand âge, sont liés à une conscience toujours aiguë de la permanence de l’injustice faite à l’Homme. L’homme ivoirien, l’homme africain et au-delà, l’homme humilié en quelque endroit de la planète où il se trouve, par des systèmes et des pouvoirs qui ne changent qu’en apparence.

« Vous tous qui

Au chant du coq vous levez en sursaut

Pour une nouvelle étape,

Malgré vos pieds meurtris

Laissant traîner sur la route des lambeaux de rêves,

Qui titubez dans la nuit quotidienne,

Vous dont les songes sont des cauchemars

Hommes sans couronne de fer ou de bronze

Voisins de cabine dans le temps

Qui vous croyez si divers et si lointains

Je vous chante à l’aurore de ma vie. »

1964 « Je chante l’Homme » in Hommes de tous les Continents, édition Présence Africaine, 1967 »

1919-1930 – ENFANCE

1916 ! L’ année de sa naissance, est une année cruciale qui voit, au cœur du territoire, s’apaiser les derniers soubresauts des résistances armées à la conquête et à la colonisation française et les premiers recrutements de « tirailleurs » dits « sénégalais » pour aller combattre avec les troupes coloniales en France et en Europe, contre l’Allemagne et ses alliés de l’Axe.

Fils d’un des « notables » les mieux « assimilés » de la Côte-d’Ivoire, Gabriel Dadié, qui aidera même quelques-uns des colons blancs dans leurs débuts difficiles-, mais qui ne transige pas avec le respect dû à l’homme noir comme à tout homme, l’enfant Bernard apprend à voir et comprendre ce qui se passe autour de lui.

Après le « boom » forestier de 1924, les progrès de l’agriculture commerciale, qui lie le paysan ivoirien aux excès de l’économie de marché ou de traite, vont avoir des conséquences graves sur la vie des populations locales : généralisation du travail forcé par la coercition de l’impôt et le biais de la prestation, spoliation des terres sous le prétexte qu’elles sont « vacantes et sans maîtres », abandon imposé et mort des cultures vivrières, obligation de vendre les produits récoltés aux commerçants européens qui fixent les prix aux taux les plus bas.

L’École

Le premier parcours scolaire de cet enfant, à la fois mûr et indocile, est mal aisé. Il s’enfuit par deux fois d’une école où le bâton est de rigueur. Il y prend goût enfin avec un maître sévère mais de talent et fait un parcours sans faute : -école du quartier France, école régionale-, et réussi le 17 juin 1930, 2e sur 89 reçus, au CEP. Il entre ainsi à l’EPS, l’École Primaire Supérieure de Bingerville.

1930-1936 : ADOLESCENCE ET FORMATION DE LA PERSONNALITE

Ou la quête d’un « plus haut idéal de libération »

De l’EPS de Bingerville : 30-34

A l’École William Ponty à Gorée : 35-36

Dans une enfance où l’amertume s’est mêlée souvent à la douceur, où les souffrances affectives (il est très tôt enlevé à l’affection maternelle) pour rester secrètes n’en sont pas moins bien réelles, l’école avec la découverte de la lecture et de la magie du théâtre à l’EPS de Bingerville, dirigée de 31 à 33 par un maître hors normes, adepte d’une pédagogie nouvelle, active, Charles Béart, normalien du cadre de Paris, ancien pilote de la guerre 14-18, lui ouvre la voie du rêve et du salut : l’écriture.

Devenu « groupéen », Bernard lit désormais les journaux politiques que reçoit son père. Il touche du doigt la réalité et les raisons de la misère du temps : l’exploitation économique colonialiste. D’autant plus que la grave crise générale de 1930 a atteint la jeune colonie et en paralyse l’essor. Il se souvient d’avoir entendu agiter dans leur « cour » de Grand Bassam -rendez-vous de beaucoup de voyageurs et notables du lieu et des pays côtiers voisins-, toutes ces questions. Elles revenaient à une seule : poser la question fondamentale des droits des Africains sur et à leur propre sol.

L’observation des scènes révoltantes de la vie coloniale n’a pas manqué à l’enfance de Bernard et quand à la rentrée 34-35, il s’embarque pour la prestigieuse École William Ponty de Gorée à laquelle il a été admis en 33, il est déjà un jeune homme à la volonté trempée qui, quelles que soient les épreuves à venir, ne déviera pas du but qu’il s’est fixé : « être un homme », pleinement.

Certes, dans l’enseignement colonial est inscrit un contrat tacite de soumission. Une soumission qui va de pair avec l’exaltation des « bienfaits » de la colonisation. Mais sur les quais de Bassam ou désormais, dans cette île de Gorée, abrégé de toutes les souffrances nègres, le jeune homme, aux yeux largement dessillés, à qui l’on a confié le rangement de la bibliothèque de l’École, lit beaucoup, se forme et va devenir, un combattant de la dignité humaine.

Dans la bibliothèque privée de l’auteur, déjà en sa possession alors qu’il n’est qu’un adolescent, on peut trouver entre d’autres ouvrages : la présence du rapport de l’Inspecteur général Maret, 1927, qui condamne le Travail forcé en Côte d’Ivoire et fait une critique accablante des procédés du Gouverneur Lapalud.

La troisième section de l’École : Administration, lui laisse quelques loisirs et surtout celui de la lecture.

En 1935, cependant qu’est né, à Paris, le Mouvement de L’Étudiant Noir, suivi par celui de la Négritude, l’élève de Ponty, se lie d’amitié avec son Surveillant général, Ouezzin Coulibaly, et échange avec lui des journaux et revues qui circulent sous le manteau. Quelques-uns de ses condisciples, sont, pour citer les plus connus : Modibo Keita, Hamani Diori, Hubert Maga, Derlin Zinsou.

Surtout, il retrouve, à travers l’imposition des « devoirs de vacances » de l’École -dont un des mérites, malgré des fins aujourd’hui controversées, était de ne pas couper ces jeunes gens de leur héritage culturel-, le plaisir de l’écriture théâtrale.

À la fête de sortie de la promotion 34-35 de Ponty, les élèves originaires de la Côte-d’Ivoire, n’avaient présenté qu’un chœur. Piqué d’orgueil pour son pays d’origine, Dadié écrit alors sa première vraie production théâtrale : Assémien Déhylé (« déhylé » ou le noble), roi du Sanwi. Le sujet ? La victoire sur l’ennemi ancestral, le Dankira, du peuple Agni-Sanwi conduit par son champion, le prince Assémien, et son accession au trône, doublement légitimée.

En célébrant la geste d’Assémien, sur le fond d’une trame historique orale de la fin du XVIIIe siècle l’auteur affirme sa fierté d’appartenir à l’un des sept clans ancestraux de son peuple N’Zima-Agni, le clan Ézohilé, celui des fils de la pluie, maîtres des phénomènes atmosphériques, et premiers porteurs du riz.

Déjà, dans cette œuvre de jeunesse, le passé revécu peut servir à nourrir le présent.

Mieux, l’essai introductif à la publication de la pièce par le jeune auteur dans un numéro spécial de l’Education africaine, en 1937, intitulé Mon Pays et son théâtre, est une proposition, neuve à l’époque, pour aller puiser à des sources africaines du théâtre, tant dans la forme que dans les sujets.

Cette pièce eut un retentissement notable. Jouée à Dakar puis à Saint-Louis, elle le fut de nouveau, le 12 août, à l’Exposition internationale de Paris par les « Pontins » mais sans l’auteur, déjà sorti de l’école. Georges Manue, qui tournait à cette même époque, à Dakar, un film documentaire, Karamoko, maître d’école, y inclut des scènes de la pièce. Projeté dans les colonies françaises, ce film conféra, avec tout ce qui précède, une sorte de célébrité au jeune auteur auprès de beaucoup de lettrés africains.

1936-1947 : LA VIE ACTIVE ET L’ENGAGEMENT POLITIQUE A DAKAR

Se former

De Ponty à Dakar, de 36 à 47, dans la grisaille de la vie active d’un « sujet » français, affecté comme commis d’administration subalterne à la Direction de l’Enseignement puis à la Bibliothèque –Archives du Palais Verdier (futur IFAN), et contre le destin en cul de sac que le Système a tracé à lui-même et à ses semblables, Bernard Dadié nourrit dans la connaissance exacte de l’histoire de l’Afrique et de sa conquête, dans la lecture assidue des écrivains de la Negro-Renaissance et des indigénistes haïtiens, dans la découverte des « héros » de l’indépendance de Saint-Domingue, ce « haut idéal de libération qui doit être celui de tout Noir » (26/09/38, Journal intime).

Il a lu très tôt Batouala de Maran, Banjo de MacKay, de 1920-21. En 35, Karim d’Ousmane Socé Diop ; les œuvres de Dim Dolobson et de Paul Hazoumey…, mais il reste en marge de la connaissance des écrits des « Étudiants noirs » de Paris et du mouvement naissant de la Négritude. Toutefois la première rencontre avec Senghor en 37 et le souvenir de la lecture, dans sa première édition du Cahier d’un retour au Pays natal de Césaire ou de Ainsi parla l’Oncle de Price Mars restent ancrés dans sa mémoire comme des moments privilégiés de sa formation.

On comprend que, dès avant la guerre, les fréquentations du jeune homme aient été suspectées par le Système colonial en place. Il n’empêche… À Dakar, où se retrouve toute l’élite de l’AOF, il respire un air de liberté dont son propre pays est privé.

S’engager

Au Front populaire dont l’esprit a facilité les rapports du jeune Dadié avec une nouvelle génération de chercheurs français souvent de son âge, succède la guerre, Vichy, et une recrudescence du racisme. Favorable à la Résistance, il observe, agit discrètement, entend les fusillades de Fann… En novembre 42, le débarquement américain et la considération dont semblent bénéficier dans cette armée les combattants Noirs (ils portent des tenues identiques à celles des Blancs et non des bandes molletières) en regard d’une Libération qui n’empêche pas le retour de l’esprit colonial et le crime de Thiaroye, dont il est un témoin, sont autant d’événements qui mûrissent sa réflexion. Ils inspirent son engagement politique direct, comme en témoignent les fragments subsistants de ses journaux intimes de l’époque et les documents disponibles aux archives du gouvernement. Ainsi a-t-il, à Dakar, une action décisive dans la mise en place du CEFA, Centre d’Etudes Franco-Africain, dont on connait le rôle en Afrique de l’Ouest dans le développement des idéaux de justice et d’émancipation du colonisé. Dans ces Centres, le RDA, le Rassemblement Démocratique Africain, puisera beaucoup de ses premiers militants.

Journalisme et Écriture

Conjointement, à son apprentissage d’écrivain, et pour les besoins immédiats de la lutte, le journalisme, dynamique à Dakar dès novembre 42, mais balbutiant en Côte d’Ivoire et ailleurs en Afrique Française, sollicite souvent la plume de Dadié : À Dakar, il collabore à la Communauté (46-47) –un hebdomadaire qui appelle, contre les conclusions de la Déclaration de Brazzaville, à l’indépendance pour les pays d’Afrique. De Dakar à Abidjan, il continue sa collaboration à Réveil, organe du RDA (47-50), publié à Dakar, et, bien sûr, il est la cheville ouvrière du Démocrate d’Abidjan (mars 50-fin avril 51), organe quotidien du PDCI.

L’usage de pseudonymes n’a pas toujours facilité le repérage de ses nombreux articles.

1947-1960 : RETOUR EN COTE D’IVOIRE ; COMBATTRE ET ECRIRE ; COMBATTRE EN ECRIVANT

Agir

En mars 47, alors que ses ambitions littéraires lui ouvrent d’autres horizons, Dadié, appelé à la rescousse par son père, a pris un congé administratif, sans solde, pour retourner au pays y continuer son action politique et militante au sein du PDCI-RDA, comme délégué à la presse au Bureau Politique.

À Agboville et Abidjan, il animera, sur un modèle appris pendant la guerre, à Dakar, deux « maquis », deux réseaux d’information clandestins, qui permettront au journaliste de déjouer les pièges de la « réaction » locale et de l’administration coloniale contre le Mouvement.

Si les choix de beaucoup de lettrés africains et ivoiriens de l’époque, dont le leader Houphouët Boigny et la génération de ses pères - avec Gabriel co-fondateur en 44 du Syndicat Agricole Africain en Côte d’Ivoire puis du PDCI, Parti Démocratique de Côte d’Ivoire en 46, section locale du Mouvement du RDA, érigée en parti politique territorial-, vont à l’Émancipation effective de l’homme africain, plus qu’à l’Indépendance, Bernard Dadié, lui, a opté, dès le début, et avec constance, pour l’émancipation totale dans et par l’indépendance. En témoignent ses articles dans La Communauté, ses lettres au dirigeant du Mouvement, ses interventions aux Congrès de 47 et 48. Mais conscient de la nécessité de l’appui d’un parti de masse pour ébranler la puissance coloniale française dont la violence se déchaîne sur le Viêt-Nam et sur Madagascar, il se pliera à une stratégie de groupe tout en ne manquant jamais, au cours des années de lutte, 45-53, et par la suite, de faire entendre ses réserves et de marquer sa différence.

C’est un métier que d’écrire un livre… :

On peut faire remonter l’entrée solennelle de Dadié en « littérature » à 36, quand le jeune homme signe sa première vraie pièce de théâtre, Assemien Dehyle et collabore au Jeune Sénégal. Mais surtout aux années 40, avec Dakar Jeunes et la revue des anciens de Ponty, Genèse. La rencontre avec Alioune Diop à Dakar en 46-47 fut certainement décisive pour le confirmer dans cette voie.

La contribution de Dadié à l’entreprise et à la fondation de la Revue Présence Africaine est remarquable, dès les tout premiers numéros. Elle se manifeste par l’envoi à la Revue de « récits » bouleversants. Tel « L’Ablation » (P.A., n.4/1948), qui évoque l’automutilation des enrôlés du travail forcé. Tel encore « La Haine des choses » (P.A., n.5/1948), où dans le même terrible « pays de la mort lente », où l’on reconnaît la colonie de Côte d’Ivoire, se font exclusivement droit « la Justice et la Vérité coloniales ». Des récits qui ont attiré l’attention d’André Gide.

La prison coloniale : « une continuité » selon les paroles de l’écrivain

Cette action militante multiple le fait taxer de « meneur », de « dissident » et le conduit, lui, l’ « inassimilable », l’ « indigeste », en prison. Il subira une longue incarcération préventive : de février 49 à mars 50, avec sept de ses camarades de lutte (un groupe connu par l’histoire ivoirienne comme celui des « Huit »), dans la cellule 16 de la Maison d’Arrêt de Grand Bassam. Cette arrestation, suite à une provocation policière, entre dans la tactique de l’administration coloniale locale, aux ordres du gouverneur Péchoux, de diviser et affaiblir le parti de masse. Elle permet de décapiter son Comité directeur.

Le crime de l’auteur -et de ses camarades- ? « Il avait essayé de penser, de juger. » Le crime par excellence sous tout pouvoir imposé.

Cette action éclaire sa lecture du futur et sa quête permanente d’un égal traitement en dignité pour tout peuple et tout homme, dans le respect de sa liberté et de ses convictions démocratiques. À sa sortie de prison, quoique jouissant du sursis et interdit de signature, il ne va cesser dans le Démocrate, et les organes de presse favorables à la cause RDA, de collecter les témoignages des exactions et des crimes de la grande Répression qui s’abat sur le pays.

Mais, autour des années 50, la violence des pressions des partis de la « réaction », revenus au pouvoirs en France; la force restée intacte du lobby colonial en Côte d’Ivoire et les réticences de beaucoup de lettrés ivoiriens, soit à suivre un parti de masse, suspecté de communisme, soit à respecter les idéaux initiaux du RDA -par pusillanimité, calcul ou incapacité personnelle à se désaliéner-, conduiront l’initiateur et le champion du Mouvement du RDA, Houphouët-Boigny à infléchir la politique du Parti et à souscrire avec le gouvernement colonial français à la « paix coloniale ». C’est-à-dire l’acceptation de l’Union Française et l’alliance avec le colonat blanc, au lieu de la radicalisation souhaitée par certains au sein du Mouvement et du Parti.

Si Dadié comprend les raisons de cet infléchissement, il n’y souscrit pas. Il prend donc ses distances avec l’action politique directe.

Acquitté définitivement en mai 53, après un second procès et une réclusion de trois mois à la prison civile d’Abidjan, Dadié reprend, dès 52, ses activités de fonctionnaire à la bibliothèque de l’IFAN (Institut Français d’Afrique Noir), section de Côte d’Ivoire.

Son père meurt alors qu’il sort de sa seconde incarcération en lui laissant la charge d’une fratrie nombreuse, encore en bas âge, et des affaires embrouillées (ce commerçant et planteur aisé s’est ruiné, comme d’autres dans le pays, pour aider à la lutte anticoloniale). Or, Bernard s’est, entre temps, fiancé puis marié avec Rosa Assamala Koutoua, une jeune fille remarquable, engagée elle aussi dans le combat que mènent sa propre famille et son fiancé. Sa présence et son soutien tandis qu’il est incarcéré à Grand Bassam ont été d’un apport indéniable pendant les moments les plus difficiles qu’il traverse, dont la grève de la faim. Car tel était bien, en effet, le souhait de l’Administration coloniale : les réduire tous au silence (cf. le poème de Dadié : Le Corbillard de la Liberté, rappelant le corbillard dans lequel on avait conduit les Huit en prison). Son épouse l’a accompagné jusqu’à sa récente disparition (février 2018), attentive, réservée, excellente conteuse et connaisseuse avertie de la culture Agni-Sanwi. Il lui a dédié nombre de poèmes et un dernier recueil de contes pour enfants : Les Contes d’Assamala Koutoua.

La liberté à peine retrouvée, il lui faut travailler pour nourrir les siens. De 47 à 53, lui, l’une des meilleures plumes du Mouvement, n’a eu que des soutiens précaires pour vivre et mener la lutte.

Le poste médiocre qu’il occupe à l’IFAN au Musée-Bibliothèque d’Abidjan, témoigne tant de la méfiance à son égard d’une certaine Administration française toujours en place que des réticences des leaders de son Parti, reconnu désormais comme partie prenante du pouvoir territorial, à accepter sa liberté de jugement.

À ce poste cependant, en fin connaisseur de l’anthropologie en Afrique, il ne manque pas d’encourager les jeunes chercheurs africains, mais aussi français et américains à aller aussi loin que possible dans la collecte ethnologique et historique, afin de restituer l’image la plus authentique des cultures du Continent et du pays, falsifiées souvent par l’inexpérience et parfois le mépris des administrateurs et observateurs coloniaux. Il leur apporte autant que possible son appui. Sa bibliothèque actuelle est un riche réservoir de documents des premiers temps de la recherche en Afrique.

Agir, oui, toujours, mais par l’écriture désormais. Celle qui traverse les frontières et les saisons.

D’Afrique debout ! à Climbié 

De 50 à 56, il publie cinq œuvres majeures : deux recueils de poèmes : Afrique debout! La Ronde des jours (Seghers, 50, Seghers, 56); deux recueils de contes : Légendes africaines, Le Pagne Noir (Seghers, 54, Présence Africaine, 55); un roman, le célèbre Climbié (Seghers, 56). Les Maisons d’édition de Seghers (issue de la Résistance en France) et de Présence africaine (créée en 49) se partagent la publication de ses écrits.

Le coup d’éclat, pour les sensibilités africaines de l’époque, est la sortie de son récit Climbié, où s’est reconnue la jeunesse de l’Afrique francophone.

Dadié a dépassé le simple récit autobiographique, auquel on veut parfois réduire l’ouvrage, pour donner le récit de toute une génération.

Ce récit de l’attente, comme le dit ce nom même, qu’on peut traduire par « demain », « qui sait ? », est aussi le récit d’un adieu à la jeunesse, à certaines illusions romantiques avant l’entrée dans le combat plus long, plus quotidien, celui qui changera durablement l’homme d’Afrique et son destin.

La célébrité de Climbié qui clôt en fait l’étape d’une formation, a occulté parfois le reste de l’œuvre, pourtant la plus importante, la plus neuve et la plus critique, celle qui suit, des Indépendances à aujourd’hui. Il y avait d’ailleurs avantage dans un pays où les velléités d’opposition ou de critique étaient réduites et encadrées, dès avant qu’elles ne s’expriment (d’où la période politique, dans les premières années de l’Indépendance, dite des « complots » ou « faux complots » de 63-64), à limiter l’audience de cette voix originale qui osait s’élever du milieu des siens, depuis les signes posés en noir sur la page blanche, pour clamer sa dissonance…

Dans cette première partie de l’œuvre de Dadié, comme dans la deuxième, la référence aux valeurs africaines est clairement affirmée. Contes et légendes en sont le témoignage. Non pas pour se complaire dans un passé trop mythifié ou pour instrumentaliser ces valeurs pour un combat de pure circonstance, mais parce que « La tâche du sage est plus encore de préparer l’avenir que de réformer le présent » (Aphorismes : « Opinions d’un Nègre » (NEA, 79))

Le conquérant démystifié… :

À la différence de beaucoup de ses contemporains, Dadié ne prend qu’en 56, le « Chemin d’Europe ».

Le Premier Congrès Internationale des Écrivains et Artistes Noirs à la Sorbonne en 1956, le Deuxième à Rome en 1959, avec la Création de la Société Africaine de Culture sous l’égide de Présence Africaine…, tout en donnant une forte notoriété à ses premières œuvres, hors de la Côte d’Ivoire, vont également lui permettre d’aller à la rencontre de l’Autre, chez lui.

Ainsi se succèdent de 59 à 69, ses « Chroniques ». Un Nègre à Paris, Patron de New York, La Ville où nul ne meurt (Présence africaine : 59, 64, 69. La date d’édition de la troisième chronique dépasse de beaucoup celle de l’écriture).

Le sourire de ces chroniques ne doit pas cacher qu’elles sont le lieu d’une double protestation : contre la position minorée faite aux ex-colonisés et contre la condition minorée que la civilisation occidentale transposée à l’Afrique, sans bénéfice d’inventaire, fait à l’homme. On y note la force de la résistance au discours dominant, à l’image idéalisée de Paris, de New York ou de Rome. Et d’abord, chez ce francophone, la résistance à la force aliénante des mots. Subtile et ironique mise en question d’une civilisation occidentale moderne, en perte de Sens souvent, mais qui continue de se vouloir l’unique référence.

1960… INDÉPENDANCE… ENFIN ! 

« Nous avons dansé, dansé, dansé…jusqu'à… fatigué! »

Les Indépendances proclamées, suffiront-elles à satisfaire ce haut idéal de libération pleine qu’il prônait ? Seront-elles à la hauteur des espérances placées en elles? C’est la question qu’il se pose et que posent ses œuvres à venir.

Les poèmes de son troisième recueil de poésie : Hommes de tous les Continents (Présence africaine, 1966) en appelant l’humanité à une fraternité authentique, fustige la permanence d’un système d’exploitation qui brime et méprise l’« être » , à l’intérieur comme à l’extérieur des nouveaux « États » d’Afrique :

C’est de Chicago, en 1963, que le poète s’écrie : « Un bout de rêve dans un bout de pagne…Vous qui croyez Tombouctou rebâtie…le fleuve noir toujours charrie l’écume d’or »

Dadié poète.

Le recueil : Afrique, debout! comportait beaucoup de rhétorique militante, des accents révolutionnaires convenus, sur des rythmes forts, mais attendus (trop de retombées didactiques, comme l’a noté Dorothy S. Blair). Même si, des rapprochements surprenants, des jaillissements d’expressions neuves tissés d’ironie ou d’humour et certains changements de rythmes, y restituent le sens du « jeu » et rendent ainsi à l’écriture poétique son espace de liberté.

En revanche, les deux recueils qui suivront : La Ronde des Jours, mais surtout Hommes de tous les Continents ouvrent le champ de la poésie de Dadié, tout en maintenant les constantes thématiques de l’œuvre. Riche de sa propre expérience du monde sensible africain et de son monde intérieur, la parole poétique prophétique voyage dans le temps et l’espace. Elle interroge l’autre rive de l’Atlantique, de Chicago à Rio de Janeiro, fait dialoguer les hommes et leurs rythmes, les relie en cherchant à les inoculer d’un même amour, dans la sacralité du Cosmos. Sa poésie est monde. Elle le reflète et le pense.

« Cinq siècles

de voyages et d’enrichissement

de mort et de résurrection

Cinq siècles

pour veiller aux croisées du monde

à toutes les gestations de l’Univers. »

Elle interroge le devenir de la Création terrestre, depuis l’aube des temps; depuis que l’homme tente de mettre les autres créatures, le monde de la nature, à son service, et se prive ainsi de leur écoute. Le Savoir et le Salut ne sont pas dans la recherche moderne, toute parcellaire, des secrets de la nature, soumise à la technicité scientifiques, au désir de pouvoir, jamais assouvi, de l’homme d’occident et de l’homme moderne, mais dans une saisie du monde dans sa totalité, dans lequel l’homme se sait de passage : «Parent, frère de tout ce qui vit ».

Ce monde-là, est un monde à « vouloir », à « construire ». Son unité, sa « totalité » se fera ou se refera par ceux-là mêmes que les hommes de l’avoir ont « dispersés ».

« Nègres de toutes les couleurs,

Et de toutes les latitudes

hommes des profondeurs et des soutes

gluants de fatigue et titubant de soucis,

Nègres roulant à fond de cale dans le temps,

[…]

Que de nos mains unies

Jaillisse la flamme

Qui éclairera le nouveau trajet de l’homme »

L’œuvre de Dadié, veut embrasser, dans sa diversité, la richesse d’expression que le monde offre à l’homme.

L’appétit qui le porte à s’essayer dans tous les genres peut s’apparenter à une autre forme du refus de l’existence grise à quoi sa formation initiale, la négation de son continent et de son histoire, auraient dû le limiter, autant qu’à la nécessité d’affirmer son « être » africain.

Son Théâtre en particulier, son théâtre majeur, doit être écouté comme un théâtre total. Un théâtre qui dans sa consistance palpable, fond les espaces et les temps, s’adresse à tous les sens, multiplie les arrières plans, les personnages principaux et les foules, mêle au langage des corps, les voix du monde sensible les plus inattendues, sirènes, cloches, chaînes, fouets, boulets de canon… mais aussi les voix d’outre-tombe et celles de la conscience. Ce Théâtre brasse tous les registres : du tragique à la comédie, de l’émotion au rire et donne à l’attente anxieuse d’un monde enfin réconcilié qui le sous-tend, au-delà d’une écoute plus politique et circonstancielle, une profondeur quasi prophétique.

De la Poésie, au Théâtre, à la Prose, au retour au Journalisme : ou de l’Autre et de Nous-mêmes.

De l’ordre du politique, certes, mais plus encore de l’ordre de la morale humaniste que l’écrivain professe et qui prend ses racines dans sa perception et son sentiment du religieux, ce Théâtre est l’expression critique de la trajectoire, à ses yeux, erronée, prise dès après les indépendances par beaucoup de gouvernements des pays d’Afrique. L’originalité de l’écrivain est que son aboutissement : un semi échec non avoué, et surtout non assumé, ne peut être borné à la mise en lumière de la seule responsabilité de l’Autre. Car, que dire, en effet, de l’ «autre » de soi-même ?

Dans le théâtre majeur de Dadié, l’analyse des situations montre un engagement de l’écrivain, continu et réfléchi, lyrique aussi, où le spectateur d’aujourd’hui trouve un écho à ses propres interrogations tout en étant directement interpelé.

La tétralogie Monsieur Thôgô Gnini, Les Voix dans le Vent, Béatrice du Congo, Îles de tempête ( MTG, Présence africaine, 1966 : 1ère mise en scène, Toussaint ; Les VV, CLE, 69 : plusieurs mises en scène; BC, Présence africaine, 71 : 1ère mise en scène, Serreau-Raffaelli; ÎT, Présence africaine, 73 : 1ère mise en scène, Sidiki Bakaba), dont les pièces sont regroupées autour de l’année 70, est un questionnement et une mise en garde continue du (des) pouvoir(s) africain(s), dont celui de son propre pays. À l’heure pourtant où l’euphorie économique y était de mise.

Ainsi, Monsieur Thôgô Gnini, satire grinçante de l’individualisme et de l’arrivisme forcené d’un « chercheur de nom », offre le portrait en action du « héros » de la « nouvelle » société. Une pièce qui n’a pas pris une ride…

D’une façon plus générale, à travers ces quatre œuvres remarquables, est mis en évidence le processus de désagrégation général que le lien néocolonial, entretenu et poursuivi, avec les processus de diffusion et d’assimilation bien connus, ont installé et continuent d’installer au cœur des pays d’Afrique :

Îles de tempête, qui met en scène l’Histoire de Saint-Domingue jusqu’à la naissance de Haïti en est une illustration. Toussaint, pourtant le héros libérateur de Saint-Domingue, ne va pas jusqu’au bout de sa trajectoire : la proclamation de l’indépendance de l’île. Bien qu’investit de l’autorité effective, il s’asservit peu à peu au modèle exclusif du pouvoir occidental. Celui-ci l’empêche de continuer sa lancée émancipatrice : créer « une société nouvelle » de juste répartition de la terre et des revenus du travail, comme le réclame Moyse. Une erreur dont Haïti souffre encore. Son prétendu réalisme l’empêche, sous les bombardements de la flotte de Bonaparte, de répondre au désir de Dessalines et du peuple, de faire « du neuf », en sortant d’une Histoire imposée. « Louverture » est devenu, à son tour, malgré son courage, prisonnier du langage et du système de valeurs blanches …

Le drame se clôt sur les deux figures de Toussaint, mourant dans le froid glacial de sa prison du Fort de Joux et de Bonaparte, son bourreau, devenu Napoléon, vivant ses derniers instants sur le rocher inhospitalier de l’île équatoriale de Sainte Hélène. Il oppose et réuni dans le temps de l’Histoire, les deux personnages emblématiques de la naissance d’un temps nouveau des peuples; deux hommes de génie qui l’ont appelé mais n’ont su et n’ont pu en conduire l’avènement : le plus puissant des deux, se montrant incapable de se libérer de ses préjugés et de tendre une main loyale au plus faible.

1980-1990… : CONTRE L’OUBLI ET LES DÉRIVES, LE NÉCESSAIRE RECOURS À LA MÉMOIRE

Mais comment se préserver de ces fautes, du mépris comme a contrario de l’infatuation d’un « être » africain qui serait d’une autre essence -et d’un éventuel désastre- si ce n’est par son contre poison, le recours à la mémoire?

L’œuvre de Dadié, usant, en profondeur, des outils de l’humour et de l’ironie, sous toutes ses formes, est une large métaphore de la nécessité d’entretenir « toute » mémoire -excepté celle du « ressentiment »-, comme un attribut essentiel et le baromètre de notre degré d’humanisation : une force propulsive vers l’Avenir et non une forme du repli.

Contre l’oubli d’État

Cependant que la marche vers l’Indépendance de son pays s’est affirmé, il a été appelé, à partir de 1957, à des fonctions d’organisation dans l’Administration, du Département de l’Information, à la Culture en passant par l’Enseignement. Mais ses fonctions n’ont aucunement limité sa liberté d’écriture et la profondeur de son engagement. Même après sa nomination au poste de ministre des affaires culturelles de Côte d’Ivoire, en 1977.

Dans ce dernier poste, malgré la modicité du budget alloué, il va faire porter son effort sur la jeunesse et les activités post scolaires : 1) donner l’impulsion nécessaire au projet Vacances –Théâtre afin de développer dans cette jeunesse l’esprit de création; 2) renforcer le goût de la lecture par la réorganisation de la Bibliothèque nationale. 3) Relancer le Ballet national. 4) Organiser des expositions pour faire connaître au grand public du pays et à l’extérieur, l’Histoire moderne de la Côte d’Ivoire et la richesse de ses traditions. 5) Mettre en train l’inventaire et la publication d’ouvrages sur la richesse de l’architecture en Côte d’ivoire afin de sauvegarder un patrimoine en voie de disparition. 6) Sans oublier la mise en place du Burida, le bureau des droits d’auteur et de la préservation de la production artistique…

Rappelons, donc, qu’autour de l’année 80, il publie les Opinions d’un Nègre (NEA, 1979), les Jambes du Fils de Dieu (Ceda-Hatier, 1980), Commandant Taureault et ses Nègres (Ceda, 1980), et bien sûr Carnet de prison (Ceda, 1981). Une belle moisson pour un homme de soixante-quatre ans. I

l rend par les deux derniers ouvrages, alors que se dessine la grande crise économique et sociale qui va bouleverser durablement son pays, un hommage souligné à tous les héros de la lutte pour l’indépendance de la Côte d’Ivoire. Tous ces hommes et ces femmes, dont l’élan sans calcul et la pureté du sacrifice eussent dû constituer le terreau dans lequel enraciner une forte conscience collective africaine.

Transmettre et porter la lumière

Il ne s’agit pas, pour l’écrivain, d’évoquer un monde perdu et dont on ne se souvient qu’aux dates calendaires mais de rendre leur juste place à ceux qui « ne sont pas morts » et continuent d’œuvrer aux côtés de leurs relais, tous ceux qui appellent le monde nouveau.

D’où la présence, si fréquente dans l’œuvre de Dadié, d’êtres éclaireurs, que leur pureté, leur robuste bon sens, leur sens du naturel, leur absence de calcul ou encore leur souffrance ont mis en charge de la Parole mémorielle, celle qui retient au bord de l’abîme et pourrait sauver et accoucher d’un monde nouveau.

La souffrance révèle aussi la vérité au despote. Hélas, trop tard, quand il n’a plus de pouvoir. Cinglante ironie qui place celui qui « parle haut », le « détenteur » officiel de la parole loin derrière ceux qu’elle traverse authentiquement, ces hommes « nus », et leur «Interprète » : le Poète méprisé.

C’est en effet, avec ces passeurs de la Parole, que le Poète convie son peuple et l’homme d’Afrique à une autre mémoire, celle d’un deuxième ou plutôt d’un troisième palier de conscience, Lui, qui, avec eux, « porte le Monde depuis l’aube des temps/Et dont le rire/dans le nuit/ crée/ le jour. »

« Je ne demande plus ni le pain ni le vin

pour un continent

Je ne réclame plus le prix de mon sang

sur la verdure et les océans,

Je suis de ceux qui ne savent ni lire ni écrire

et n’inscrivent pas leur haine en encoches dans le temps,

de ceux qui ne mesurent pas leur sagesse

à la grandeur d’un parchemin,

Mais savent lire dans le soleil et la lune et les étoiles.

Lucioles dans les nouvelles ténèbres

Nous sommes les fous d’aujourd’hui et non du siècle. »

(Hommes de Tous les Continents, du recueil du même titre; ce poème est écrit en déc.64, à l’époque de l’histoire de la Côte d’Ivoire dite des « complots »)

1990-2015 : TRENTE ANS D’INCERTITUDES, D’INCOMPRÉHENSIONS, DE CONFLITS LATENTS ET OUVERTS MAIS AUSSI D’ESPÉRANCE ET D’UNION

Dès 1956, la figure du « dépassement », du pas en avant, et la figure du « passage » sont au cœur de l’œuvre de Dadié.

La figure du « passage », entre les continents, Afrique/Amérique/Europe : « Sèche tes pleurs, Afrique/ Tes enfants te reviennent/…Ayant bu/ à toutes les fontaines/ d’infortune/ et de gloire, / Nos sens se sont ouverts ».

Le tissage permanent de liens (dont le décepteur cosmique akan, l’araignée Ananzê -l’Anancy des récits et chants de la diaspora américaine-, est aussi un des symboles), au-delà de la souffrance première de la traite et de l’esclavage, de l’exploitation coloniale et moderne, appelle à l’union dans l’amour de la terre mère retrouvée et la célébration de la vie, de tous les hommes de cette Terre.

On les reconnaît aussi dans le temps circulaire des Contes et Légendes qui côtoie tout au long de son œuvre le temps linéaire, le temps de promission. La présence au « monde sensible », aux affections et liens multiples de son « être » africain, et le « christianisme authentique » de l’écrivain, y expliquent et portent la constante de la marche vers le Sommet, vers la Lumière.

Du poète et politique, aujourd’hui

En politique, comme dans la vie sociale, Dadié, toujours aussi engagé, attend des hommes en charge du pouvoir qu’ils soient des « ausculteurs » attentifs des rêves des peuples.

En 94, il réagit, avec Ahmadou Kourouma, au génocide rwandais, en condamnant les gestions patrimoniales du pouvoir en Afrique. En 95, deux ans après la mort du premier président Houphouët-Boigny, il demande au nouveau président de se pencher sur les besoins et, plus encore, sur les rêves du peuple.

Il reprend alors sa plume de journaliste, pour rappeler la nécessité de continuer l’œuvre de libération de son pays et de l’Afrique de toutes les sujétions néocoloniales.

En 2000, sous la parenthèse militaire, il est nommé vice-président de la Commission de rédaction de la nouvelle Constitution. Figure politique, sans qu’il l’ait véritablement voulu, grand témoin d’un passé qui ne cesse de peser sur le présent, il s’acquitte avec conscience, de cette charge honorifique comme d’une tache nationale et républicaine.

Contre une opinion internationale, trop orientée, à ses yeux, et dont les positions renforcent les antagonismes personnels et les forces centrifuges dans son pays, il réclame dans ses articles des élections rapides : seul rempart à une situation rampante d’anarchie dont il perçoit toute la gravité.

En républicain, il appuie celui qui apparaît comme le vainqueur réel des élections.

En 2002, lors de l’attaque du 18 septembre contre la République, devant les morts et les souffrances immenses de la population, l’écrivain se dresse comme il l’a toujours fait. Il marche avec le peuple, et écrit pour défendre les symboles de l’État républicain et celui qui le représente, le Président élu.

Sollicité, Dadié prend en 2006 la tête du CNRD, le Comité National de la Résistance Démocratique, mouvement qui rassemble plus de 27 partis et mouvements.

En 2004, il publie Cailloux blancs (Céda-NEI), un recueil des conférences et articles donnés au public et à la presse, de 1993 à 2004. Il affirme au fil de ces pages que l’esprit qui a conduit au colonialisme n’est pas encore mort et qu’il faut savoir s’en libérer au dehors comme au-dedans.

Fin août 2010, il reçoit un hommage national sur deux journées et le Président de la République Monsieur Laurent Gbagbo, prend un arrêté par lequel le Palais de la Culture reçoit le nom de « Palais Bernard Binlin Dadié ».

Les événements d’avril 2011, après six mois d’embargo et de restrictions diverses, les bombardements de la Résidence présidentielle et les souffrances subies par les populations, n’abattent pas sa détermination, et sa fidélité à ses idéaux…

Dans le futur, quand on considérera l’ensemble de son œuvre et de son action dont la cohérence est frappante, qui ne s’émouvra en regardant le film témoignage qui relate les événements de novembre 2004, où l’on voit, dans des rues balayées quelques heures auparavant par la mitraille, s’avancer derrière le drapeau de la patrie blessée, l’écrivain nonagénaire, entouré d’artistes ou encore en janvier 2014, la photo du même, dans la rue qui mène à l’Ambassade de France, exprimer sa révolte devant le drame de Charlie hebdo, au nom de la liberté d’opinion..

Aujourd’hui comme Hier, Dadié qui n’a jamais défini l’homme « accordé » que comme « Ami des Étoiles aux couleurs de nos rêves/Parent, frère de tout ce qui vit » (in La Ronde des Jours), toujours en harmonie avec le créé et non en roi, ne cesse de redire à la jeunesse aux espoirs souvent fracassés, de ne pas désespérer, de se relever et de continuer sa marche.

Désormais centenaire, et tandis que l’on multiplie les thèses, conférences, colloques, traductions autour de son œuvre, si les événements récents ont renforcé son rejet d’un monde matérialiste et d’une morale du profit, portés trop souvent par la civilisation occidentale moderne, ils n’ont pas entamé sa fidélité à ses idéaux passés et sa confiance renouvelée en l’homme. Et si l’encre de sa plume toujours active s’est fait parfois acide, l’écrivain n’a cependant jamais manqué, au terme de ses réflexions d’appeler à la compréhension entre les peuples, au respect des cultures et à cette union future des cœurs dont il ne cesse de rêver.

N.Vincileoni.

 

  • Les Villes(Théâtre)

-Saynète écrite en 1933

Jouée le 29 avril 1934 à une Fête de l’enfance indigène

 

  • Assémien Déhylé, roi du Sanwi(Théâtre)

- 24 pages environ

-Dakar, Album officiel de la Mission Pontificale, 1936

-Dakar, Éducation Africaine -numéro spécial, 1937

-Paris, l’Avant-Scène Théâtre, numéro 343, 15 octobre 1965

-Abidjan, CEDA, 1979

 

  • Afrique debout !(Poèmes)

-43 pages

-Paris, Seghers, 1950

-In « Légendes et poèmes », 1966, 2ème édit.1973, 3ème édit.1982…

 

  • Légendes Africaines (Contes et légendes)

-127 pages

-Paris, Seghers, 1954 (in « Légendes et poèmes », 1966, 2ème édit.

1973, 3ème édit.1982…)

Traduction polonaise : Varsovie, Czyteknik, 1957 (titre : «Legendy Afrykanskie » -traduct. Maryla Rusinowa)r

Traduction allemande : Berlin, Verlag Volk un Weld, 1975. 3ème edit 1979 (titre : « Das Krokodil und der Konigsfischer », Sous-titre :Afrikanische Marchen und Sagen-traduct. Klaus Mockel. Illustrations :Irmhil und Hilmar Proft)

 

  • Le Pagne noir(Contes)

-Paris, Présence Africaine, 1955-2ème édit.1970, 3ème 1977…

Traduction portugaise : -Lisbonne, Ediçoes 70, 1979 (titre : « O pano preto »-traduct. Maria de santa Cruz)

Traduction Bulgare :-Sofia, Otetchestvo, 1981 (titre : « Afrikanski legendi »-traduct. Krasimir Mirtchev)

Traduction anglaise-USA : USA, The University of Massachusetts Press, 1987 (Titre : »The Black Cloths »-traduct.Karen C. Hatch)

 

  • La Ronde des jours (poèmes)

-59 pages

-Paris, Seghers, 1956 (in « Légendes et poèmes », 1966, 2ème édit. 1973. 3ème édit.1982…)

 

  • Climbié(Roman)

-191 pages

-Paris, Seghers, 1956 (in « Légendes et poèmes », 1966, 2ème édit.1973. 3éme édit.1982…)

Traduction anglaise : Londres, Heinemann educational Books, 1971

-New York, Africana Publishing Corporation, 1971 (titre : « Climbié »-traduct. Karen C. Chapman)

Traduction  hongroise :-Budapest, Europa Konyvkiado, 1977 (titre : « Elefantcsontparti Tortenets »-traduct. Dutkay Magyar Katalin)

          Traduction  portugaise-Brésil :-Sao Paulo, editora atica, 1982. (titre : « Climbié ». traduct. Natividade Petit)

 

  • Un Nègre à Paris(Chronique)

-Paris, Présence Africaine, 1959, 2ème édit. 1966, 3ème édit. 1984…

 

  • Patron de New York(Chronique)

-Paris, Présence Africaine, 1964

Traduction en anglais-USA : translation, Washington DC, Three Continents  1966

En cours de traduction et publication nouvelle 2015, par Janis Mayes, Université de Syracuse

 

  • Min Adjo(C’est mon héritage !)-Situation difficile-Serment d’amour (Théâtre)

–In « Le Théâtre populaire en République de Côte d’Ivoire, pp.87-123.) Abidjan, Cercle Culturel et Folklorique de Côte d’Ivoire, 1865.

 

  • Hommes de tous les Continents(Poèmes)

-Paris, Présence Africaine, 1969

-Abidjan, CEDA, 1985

 

  • La Ville où nul ne meurt(Chronique)

-Paris, Présence Africaine, 1969

Traduction anglaise-USA :-Washington, Three continents Press, 1986 (Titre : « The city where no one dies »-traduct. Janis A. Mayes)

 

  • Monsieur Thogo-Gnini(Théâtre)

-Paris, Présence Africaine, 1970 ; 2eme édit. 1978

Traduction en anglais USA : -USA, Ubu repertory Theater Publications, 1986.traduct. Townsend  Brewster

Traduction en castillan par le mexicainlinguiste del Instituto de Investigaciones Sociales UNAM, Oscar Uribe Villegas. –Mexico, UNAM, 1993

 

  • Béatrice du Congo (Théâtre)

-Paris, Présence Africaine, 1970. 2ème édit. 1976

 

  • LesVoix dans le Vent(Théâtre)

-Yaoundé, Clé, 1970

-Abidjan-Yaoundé, Club Africains du Livre, Clé, 1973

-Abidjan, NÉA, 1982

 

  • Îles de tempête(Théâtre)

-Paris, Présence Africaine, 1979

-Paris, Présence Africaine, 2010

 

  • Papassidi, maître-escroc(Pochade)

-Dakar, NEA, 1973

 

  • Mhoi-Ceul(Théâtre)

-Paris, Présence Africaine, 1979

 

  • Opinions d’un Nègre(Aphorismes)

-Dakar, NEA, Club Afrique Loisirs, 1978

 

  • Commandant Taureault et ses nègres(Nouvelle)

-Abidjan, CEDA, 1980

 

  • Les Jambes du fils de Dieu(Nouvelles)

-Abidjan, CEDA, Hatier, 1980

 

  • Carnet de prison (Journal)

-Abidjan, Ceda, 1981

 

  • Les contes de Koutou-as-Samala(Contes)

-Paris-Dakar, Présence Africaine, 1982

 

 

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Les Thèses, les articles et les traductions diverses d’extraits ou de poèmes, en russe,  japonais, chinois ou autres langues du monde sont trop nombreuses pour les rappeler ici.

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Tout sur Bernard Dadié...


Newsletter

Suivez-nous